Coronavirus : attention au nouveau risque de fracture sociale

Une belle lettre : « Nous travailleurs sociaux »

TRIBUNE. La situation inédite créée par le confinement général n’est pas la même pour tous, en raison des inégalités sociales, des métiers exercés, ou encore de la fragilité financière. Avec le retour à la normalité, il sera nécessaire d’aider les plus démunis qui subissent le plus durement les conséquences de la pandémie. Par Xavier Alas Luquetas, Yves Bassens, Emmanuel Charlot, François Cochet, Eric Goata, Christian Mainguy, Jean-Luc Odeyer, Alexis Peschard, Jean-Louis Ringuedé et Laurence Saunder, membres de la La Fédération des Intervenants en Risques Psychosociaux (FIRPS) (*).

En termes médicaux et distanciés, nous serions tous égaux face au coronavirus puisque le virus ignore les distinctions sociales. De même que pour les conséquences en cas de contamination, puisque l’évolution vers une forme sévère, plus forte chez les personnes dites à risques (âgées ou malades), peut se manifester aussi bien à Neuilly qu’à Bobigny.

En termes d’implication dans la gestion de cette crise c’est, en revanche, la logique inégalitaire qui prédomine entre ceux qui, sur le terrain, tiennent la première ligne et ceux de l’arrière. On pense en premier lieu à ceux dont le métier impose une présence terrain : les médecins, les infirmiers, les policiers. Certes, ils ont choisi leur métier, et, pourrait-on dire, en assument le risque. Est-ce le cas pour la caissière, le livreur de colis, l’éboueur ? Pour beaucoup d’entre eux, on peut en douter. Paradoxalement, on redécouvre le rôle essentiel de ces métiers, souvent méprisés, mais qui se trouvent érigés au rang de héros.

Le confinement réassigne chacun à sa place sociale

Pour l’immense majorité, ceux qui demeurent confinés, qu’ils exercent en télétravail ou subissent un chômage partiel, la différence s’apprécie surtout par rapport aux conditions de logement, et dans une moindre mesure de la situation familiale. Bien sûr, on peut être cadre dirigeant avec une grande famille cloitré dans un appartement -même grand- et ouvrier sans enfant dans un pavillon de banlieue. Mais dans la grande majorité des cas, disons-le, le confinement réassigne chacun à sa place sociale. Et ce sont les plus démunis qui, à mesure que la crise dure, subissent forcément le plus durement les impacts de cette situation. Imaginez une famille de cinq personnes dans une HLM de trois pièces avec tous les voisins en situation identique.

Malgré les apparences, une crise a de nombreuses vertus : elle mobilise les énergies, permet de nouvelles initiatives, engendre des solidarités, élargit le champ des possibles. A côté des personnes abattues ou sidérées, certains s’activent sans compter afin de faire face aux contraintes et urgences qui s’imposent à eux. Mais cette hyper-sollicitation, ce surrégime, même soutenu par des consciences individuelles généreuses, ne peux pas durer éternellement. L’épuisement viendra.

Nécessité de la reconnaissance des autres

Or pour tenir, ces personnes ont besoin du soutien et de la reconnaissance des autres, et particulièrement de ceux qui les dirigent et qu’ils ne voient que rarement en temps ordinaires. Il leur faut des signes concrets qui leur renvoie l’image de leur exceptionnalité, voire de leur héroïsme, au-delà des devoirs imposés par leur métier.

Viendra le moment où, la crise arrivée à son terme, lorsque l’exceptionnel cédera la place à la normalité (même si, compte tenu de l’ampleur de la crise, cette normalité sera forcément différente de celle qui l’aura précédée), d’autres logiques reprendront leurs droits. Mais que penseront alors ceux qui ont été surinvestis et exposés ? Selon qu’ils se seront sentis protégés ou non, soutenus ou non par leur organisation et ceux qui les dirigent, leur réaction sera diamétralement opposée. Le sentiment d’appartenance et la fierté l’emporteront dans un cas, la colère et le désengagement dans l’autre. Et que pourrons-nous dire à ceux qui perdront leurs emplois, surtout s’ils se sont eux-mêmes sacrifiés. Les désinvestissements  et les plans d’économie des entreprises auront des conséquences sur tous les acteurs, sans que les efforts engagés pendant la crise ne fournissent de garantie d’être alors épargné.

Ne pas en rajouter sur le terrain des conséquences financières

Si la question du type d’emploi occupé et celle du logement exacerbent les inégalités face à la crise sanitaire, il sera essentiel de ne pas en rajouter sur le terrain des conséquences financières. Le gouvernement a prudemment « incité » les entreprises à faire preuve de modération dans leur distribution de dividendes. Certains dirigeants ont annoncé la suppression de leur bonus ou réduit leur rémunération. Ceux qui ne tiendront pas compte de cette dimension seront responsables d’une aggravation peut-être irrémédiable des fractures qui minent, dans la durée, l’efficacité des entreprises en légitimant le désengagement durable des salariés. Ce sera aussi une condition, ou pas, d’une sortie efficace de la crise le moment venu.

La crise est un amplificateur de ce qui préexistait, une loupe de notre société. Elle peut être aussi un soubresaut pour faire avancer les pratiques, les modes de gouvernance, voire – rêvons un peu – la solidarité.

ECRIRE POUR ET SUR LE TRAVAIL SOCIAL

Didier DUBASQUE

Que peuvent les travailleurs sociaux face au Coronavirus ?

13 MARS 2020

Ana Radulescu, présidente de la Fédération Internationale du Travail Social (Région Europe) vient de déclarer que les services sociaux ne doivent pas fermer face à la crise liée au coronavirus. Bien évidemment les travailleurs sociaux doivent pouvoir être protégés en utilisant des masques adaptés lors de leurs contacts avec la population. Mais il est, selon elle, nécessaire de rester en lien avec les personnes les plus fragiles car elles  sont les moins susceptibles de se protéger.

Une partie importante de la population vulnérable risque de se retrouver sans soutien et sans les services qui lui sont absolument nécessaires si les lieux d’accueil et d’hébergement ferment. « En temps de crise, les travailleurs sociaux et les services sociaux ne peuvent pas et ne se retireront pas de leur engagement à fournir un soutien » écrit-elle.

Au contraire, une disponibilité auprès des personnes reste une priorité. Si des actions peuvent être sans problème suspendues, « en temps de crise, comme celle-ci, les centres de jour, les centres de réadaptation ou les services d’aide sociale de la communauté doivent fonctionner sur la base d’un plan de sécurité qui vise à changer radicalement la manière dont le soutien est fourni, mais sans son annulation pour la population vulnérable ».

Changer radicalement la façon d’aider

La première aide consiste à bien informer la population fragile susceptible d’être influencée par les fausses informations. Celles ci sont de plusieurs niveaux

  • l’usage des réseaux sociaux peut inviter à acheter des remèdes inefficaces, voire des masques inadaptés à des coûts prohibitifs
  • On peut aussi leur faire croire que les États et Gouvernement manipulent les foules. Certains peuvent penser que les messages de prévention ne servent à rien et sont un leurre.
  • D’autres enfin ont peu accès aux média et l’information de prévention ne leur parvient pas.
  • Les informations diffusées tous les jours en boucle peuvent aussi avoir de forts effets anxiogènes pour les personnes les plus fragiles psychologiquement.  Cela leur provoque un stress supplémentaire qui s’ajoute à ceux qu’ils ont déjà.

Face à la désinformation ou en l’absence d’information, il s’agit de rappeler des évidences en suivant les recommandations nationales liées aux pratiques quotidiennes.

« De plus, à ce stade, il est nécessaire de considérer différentes vulnérabilités« . En effet si à priori nous sommes tous vulnérables, certains le sont plus que d’autres en raison de leur handicap, leur âge, ou même de leur parcours de vie.

Différentes formes d’égoïsmes peuvent aussi se développer en temps de crise, notamment avec la peur de l’autre, celui qui pourrait éventuellement être porteur du virus même si ce n’est pas le cas. Autre difficulté, certaines personnes sont dans le déni et considèrent qu’elles ne risquent rien ou pas grand chose. Elle ne prennent alors aucune mesure de prévention. Il s’agit là aussi de leur rappeler le principe de précaution qui permet d’agir raisonnablement  quand on est dans le doute.

Le deuxième axe de travail consiste à rassurer la personne en lui indiquant que l’on peut chercher avec elle des solutions si un problème particulier se pose. Face à une crise sanitaire, il existe un nombre important d’effets inattendus ou imprévus. Il s’agira alors d’être à l’écoute et de déterminer ce qui est essentiel de ce qui est secondaire voire inutile.

La présidente de l’IFSW Europe rappelle que « Les périodes de crise nécessitent des mesures spécifiques et c’est le moment où nous devons réagir différemment et rapidement au niveau de la communication, du soutien et de l’assistance.

« La protection et l’assistance des personnes vulnérables, mais aussi la protection des travailleurs sociaux / personnel spécialisé / personnel soignant sont des priorités. Les risques peuvent être gérés avec calme et prudence, mais il y a aussi un besoin de flexibilité, de ressources pour respecter les règles de sécurité et de responsabilité au niveau local.

Agir concrètement

Ainsi certaines visites à domicile peuvent être évitées. Un entretien au téléphone peut parfois suffire. Cela permet aussi de mesurer les risques et si un déplacement doit être programmé. Certaines réunions doivent être annulées. Rappelons enfin que l’État peut demander non seulement aux services de santé d’intervenir mais il peut aussi réquisitionner l’ensemble des services publics. Les services sociaux en font partie.

Nous ne sommes pas démunis face aux situations de crise. Nos collègues des CCAS ont par exemple une expérience de ce type d’intervention suite aux mesures d’urgence qu’il leur avaient fallu prendre lors des premières canicules. Je pense aussi à l’action remarquable qui avait été menée par les services sociaux du Département de  Haute Garonne lors de l’explosion de l’usine AZF.

Écouter, expliquer, conseiller, mais aussi accompagner sont des compétences spécifiques pour lesquelles les travailleurs sociaux ont été formés. Leur soutien auprès des plus fragiles reste essentiel. Il s’agit aussi de ne pas l’oublier

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Eloge du lien social

Le « lien social » est aujourd’hui mis à toutes les sauces. C’est le mot valise qui vient immédiatement après l’incantation à un autre terme sur investit : le « vivre ensemble ». Mais le lien social suffit-il pour reconstruire une société, pour produire un récit national ?

Interdépendance

Le lien social naît de notre conscience du besoin de l’autre, de notre interdépendance les uns vis-à-vis des autres, et de la façon dont nous agissons en cohérence avec ce sentiment du besoin des autres. C’est pourquoi je conteste le terme de personnes dépendantes. Très souvent associées à l’âge, aux vieux. Nous sommes tous dépendants les uns des autres ; et nous avons tous à apprendre les uns et des autres, notamment entre les générations. C’est même une grande leçon sociologique portée par Durkheim dès l’origine. Cette interdépendance n’est pas négative, mais positive ; elle n’est pas un poids ou une tare, mais une chance et un bonheur qui se travaille.

Émile Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie moderne. Wikimed

Il n’y a pas de société qui tienne sans une conscience active et entretenue de cette interdépendance. Il y a là quelque chose de l’ordre de l’utilité, car à un moment ou un autre j’aurai toujours besoin de l’aide d’un autre ; mais aussi de l’ordre du plaisir, de l’art de vivre : manger un merveilleux gâteau au chocolat, seul dans son coin, c’est bien, mais n’est-ce pas mille fois plus agréable de le partager, de le faire découvrir à un proche bien sûr, ou pourquoi pas à un adolescent qui ne mange que des kebabs, à une personne âgée qui pensait avoir perdu le goût des desserts ? Le lien social, c’est cette nécessité qui me semble consubstantielle à l’être humain d’être en relation avec l’autre, et de cultiver cette relation.

L’éducation, une clef

La qualité du lien social tient aux individus eux-mêmes, à leur personnalité, tout comme à leur milieu et à leur catégorie sociale. Mais la nature des relations que nous tissons avec les autres n’est pas une donnée figée par notre caractère et notre milieu social. La société a un rôle majeur, en particulier via l’éducation, pour aider à construire, à maintenir, à alimenter et même à faire évoluer ce lien social, ce qui nous fait tenir ensemble et avec qui. C’est peut-être ça qu’on appelle une civilisation.

Et cette fonction de création et de consolidation de lien social n’est pas une mince affaire, en particulier lorsque les individus qui font société sont trop hétérogènes : le danger, c’est que la relation se transforme en compétition, voire en opposition, ce qui produit systématiquement la victoire des plus forts sur les plus faibles. Ou des plus violents sur les plus pacifiques.

Relier par la République

La puissance publique crée du lien social, ou du moins elle doit se donner pour mission de construire du lien social – ce qu’elle ne réussit pas toujours à faire. Le premier des liens sociaux se joue bien sûr au sein de la famille. La religion a aussi joué un rôle majeur pour élargir au-delà de la famille, le lien social. Intéressant de rappeler sa double étymologie latine : relegere signifiant « relire » et surtout religare disant « relier ».

Les révolutionnaires de 1789, puis les fondateurs de la IIIe République, ont cherché à remplacer la religion par la République et de la Nation avec mission de création de lien social et d’une spiritualité laïque. Marcel Gauchet avait montré combien la France avait inventé une relation apaisée entre l’Église et la République source d’un équilibre fécond. Aujourd’hui, notre manière de faire société « est prise à revers par l’importation d’une religion qui ne cadre pas avec ce mouvement », pour reprendre ses termes dans une lumineuse interview publiée par Les Echos. Pour leur part, les solidaristes, à la fin du XIXe siècle, ont cherché l’équilibre solidarité/responsabilités.

Comment produire de la solidarité ?

Reste que le lien social ne suffit pas. Certes, il permet de produire des solidarités, voire de construire des projets bottom up hors de l’implication de l’État. Une démarche très riche, théorisée par les Américains avec Robert Putnan et la notion de capital social, le socle relationnel qui rend la démocratie possible. La gauche Blairiste comme les conservateurs ont cherché à théoriser cette dynamique pour justifier le retrait de l’État.

La grosse limite c’est que pour produire de la solidarité au niveau du territoire, là où elle est la plus efficace, il faut aussi qu’il y ait une protection sociale pour tous et à l’échelle de la nation. Tocqueville nous avait prévenues ! Et dans un pays comme la France, les inégalités de territoire, la France périphérique évoqué par Christophe Guilluy, contribuent à renforcer la fragilité du sentiment national et des capacités de la société civile à construire des solidarités.

Le lien social s’étiole si la population de moins en moins convaincue de partager un destin commun, si les zones de non-droit se multiplient ou si le droit des femmes à vivre comme elles l’entendent est menacé. Longtemps, la conviction, on pourrait évoquer la pensée magique ou marxiste, de la marche continue vers le progrès, faisait consensus et construisait une manière de faire société. À contre-courant, Aron exprimait son scepticisme sur le sens de l’histoire. Les temps lui donnent tristement raison !

L’intergénérationnel, un levier

Parmi les meilleures réponses à cette régression, la valorisation de l’interdépendance générationnelle et la lutte contre le chômage, sont deux leviers essentiels. L’intergénération, a ceci d’intéressant qu’elle existe au-delà de toutes nos différences de conviction, religieuse et plus largement idéologique. Elle est d’ailleurs souvent très forte au sein des communautés traditionnelles, et bien sûr avant toute chose au cœur de la famille. C’est ce vécu de chacun, au sein de sa propre famille, qui donne son caractère universel et si facilement compréhensible à cette notion d’intergénération. Au sein d’une famille, les parents transmettent leurs histoires, leurs valeurs, leurs codes de conduite à leurs enfants, et ils s’enrichissent de ce que leurs enfants leur apportent, du moins quand tout se passe bien.

La réciprocité, l’entraide, la transmission des savoirs et savoir-être semblent devoir trouver leur place naturelle entre les générations qui composent une famille. Le concept d’intergénération, tel que nous l’entendons, étend ce lien indiscutable à l’ensemble de la société, par l’école évidemment où tout passe par cette transmission entre générations, mais aussi par tous les mécanismes d’entraide et d’accompagnement social, par les petits services que chacun se rend entre voisins, et plus largement par ce sentiment d’une histoire commune à transmettre et à enrichir par les échanges entre les citoyens de tous âges et de toutes conditions.

Le care et l’utilité sociale

L’autre aspect d’une revalorisation du lien social passe par la valorisation des métiers de services et d’accompagnement, en particulier envers les plus fragiles. C’est la notion de care ou de soin à l’autre que l’on peut mobiliser. Le chercheur Michel Berry a récemment mis en valeur les travaux de Pierre-Noël Giraud, autour des emplois et services nomades, pris dans la compétition internationale, et le secteur sédentaire qui y échappe. Or, les économistes se focalisent sur le secteur nomade qui couvre moins du tiers des emplois.

C’est autour des services d’utilité sociale, de proximité et d’attention qu’il faudrait se focaliser. D’abord, parce que c’est un levier majeur de création d’emplois qui n’est pas soumis à la pression de la mondialisation, ensuite, pour favoriser une dynamique d’activités nécessaires aux personnes et à l’enrichissement du lien social.

Dans une société qui se perd, il faut s’appuyer sur des facteurs majeurs d’inclusion sociale pour tenter de conjurer la barbarie qui vient.

« Coach Social »


« Le coaching social, un engagement au profit de la personne »
Jean-René Loubat

THÈME : RELATION

Le coaching désigne une approche qui s’est fait connaître dans les milieux sportifs, mais également dans bien d’autres domaines d’application. C’est la combinaison d’une intervention-conseil, d’une relation d’aide et d’un entraînement personnalisé. C’est tout à la fois un appui technique et une posture relationnelle que propose un professionnel (le coach) auprès de personnes qui en manifestent le besoin. Nous pouvons parler de coaching social pour désigner une forme d’intervention que l’on peut pratiquer auprès de personnes en situation de handicap ou de difficulté, altérant divers domaines de leur participation sociale : qu’il s’agisse de leur vie professionnelle, de leur vie affective ou relationnelle, etc.

La situation de handicap, vue comme présentant différentes altérations à la participation sociale, se manifeste bien souvent par des difficultés à se gouverner dans les différentes situations de la vie, à communiquer, à s’affirmer, à faire des démarches. Une action sociale ou médico-sociale traditionnelle et institutionnelle, fournissant des assistances émiettées, ne parvient pas toujours à aider véritablement la personne, parce qu’elle dissocie la fourniture de l’assistance et l’accompagnement opérationnel lui-même. Les personnes intéressées n’ont pas nécessairement besoin d’une aide bienveillante ou d’une écoute lénifiante, mais plutôt d’un conseil opérationnel, d’une « aide à faire » produisant des résultats. L’aide véritable doit viser la promotion de la personne, pouvoir établir des priorités, s’avérer par conséquent personnalisée et engagée dans l’intérêt de celle-ci. Bref, la posture neutre et bienveillante ne fait-elle pas déjà partie d’une autre époque révolue ?

Le coaching est un terme anglo-saxon qui vient du verbe to coach, lui-même provenant du français « coche, cocher » [1]. Le coach désigne à la fois un conseiller, un pilote et un entraîneur. Le coaching est issu d’une culture nord-américaine, reliant une fonction de conseil et une fonction d’accompagnement opérationnel ; les deux s’avèrent rarement associées dans la culture française, où la pensée et l’action, le philosophe et l’ouvrier – culture aristocratique oblige – sont antagoniques. L’approche américaine, plus pragmatique quant à elle, associe plus facilement les deux niveaux, théorique et pratique. Le coaching est donc une approche impliquée aux côtés de la personne et engagée à des résultats.

Le champ du coaching ne cesse de s’étendre, parce qu’il répond aux besoins croissants de conseil, mais aussi d’efficacité, de la part des individus et des organisations dans une société et un environnement à la complexité croissante. Ainsi parle-t-on aujourd’hui de love coaching (coaching des affaires amoureuses), de coaching pour la remise en forme, la perte de poids ou l’arrêt du tabac, de coaching artistique ou politique, ou encore de coaching pour les dirigeants d’entreprise.

Dans le domaine sportif, le coach sert bien souvent à la fois d’entraîneur et de concepteur technique et tactique. ll met en place une organisation de jeu, mais représente aussi un conseiller, voire le concepteur d’une culture, d’une atmosphère, d’un style. Par exemple : Arsène Wenger est l’un des coachs français les plus célèbres du championnat anglais de football, car il se distingue à l’évidence par le style qu’il a su imprimer à sa fonction, par une certaine façon d’être et d’écouter les joueurs. Un coach comme Aimé Jacquet avait su donner une motivation et une identité à une équipe de France, qui depuis ne les a jamais retrouvées…

Dans les organisations, le coaching peut emprunter diverses formes complémentaires et réunir divers domaines de compétences. Certains intervenants pratiquent plutôt un coaching de proximité, très centré sur une personne, son mode de fonctionnement propre et son style : par exemple, sa façon de communiquer, de gérer son temps, ou bien de surmonter le stress (il s’agit bien souvent de psychologues de formation), tandis que d’autres proposent un coaching plus distancié et plus technique, davantage centré sur la résolution de situations, la prise de décisions ou la façon de manager.

Une forme d’avenir de l’intervention sociale et médico-sociale
Quel que soit le domaine considéré, le coaching s’affirme avant toute chose comme une approche et une méthodologie d’intervention auprès de personnes intéressées ; mode d’intervention parfaitement transposable aux personnes en situation de handicap relevant de l’action médico-sociale ou sociale, voire même sanitaire. De fait, de nombreux professionnels de tels secteurs travaillent dans ce sens et font du coaching sans le dénommer ainsi, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Qu’il s’agisse, par exemple, de divers services d’accompagnement ou de services de tutelle, il est bien à la fois question de conseiller, de stimuler, d’encourager, de motiver, de viser une réhabilitation morale, comme de fournir des aides pratiques dans le cadre d’une gestion globale de la situation de la personne. Ce qui amène ces professionnels à s’intéresser à de très nombreux domaines de la vie : la recherche de logement et d’emploi, mais aussi le conseil conjugal, l’hygiène de vie ou la médiation avec l’environnement.

Le coaching social s’avère une nouvelle forme d’action engagée auprès de la personne visant sa promotion et l’amélioration de sa participation sociale. Plus précisément, le coach social va piloter son intervention en suivant les grandes étapes suivantes :

– L’étude de la situation de la personne : les aspirations et les craintes de cette dernière, ses atouts et ses faiblesses, les contraintes et les opportunités de son environnement ; 
– La détermination d’axes de progrès : qu’est-ce qui peut être valorisé, développé ou obtenu dans le sens de la reconnaissance et de la promotion de la personne ; 
– L’accompagnement dans la mise en œuvre d’un plan d’action par des conseils, de la stimulation, des soutiens, des mises en situation, de la coévaluation, des réajustements.

L’exemple du love coaching
Le love coaching concerne un domaine d’intervention qui intéresse des personnes estimant avoir besoin d’être aidées dans le domaine de leurs « affaires amoureuses ». Actuellement, le cœur de la cible du love coaching résulte directement du « divorce boom », c’est-à-dire se trouve constituée par l’énorme masse d’individus, entre 35 et 50 ans, qui se retrouvent en situation d’isolement ou de difficultés relationnelles – en mal de refaire leur vie – généralement à la suite d’un échec matrimonial, voire d’une succession d’échecs. De telles personnes doivent gérer cette nouvelle situation, retrouver un autre mode de vie, ainsi que des attitudes et des techniques de communication et de séduction qu’elles ont parfois oubliées ou délaissées.

Le love coach se montre à l’écoute de ces personnes, les aide à se ressaisir et à se remobiliser. Il les amène à faire le point quant à leurs situations relationnelles, à mieux comprendre leurs trajectoires, les situations qu’elles ont traversées, les scénarios qu’elles ont vécus et auxquels elles ont participé, mais aussi à identifier leurs atouts et leurs faiblesses, ainsi que les opportunités de leur environnement. Il s’agit ensuite d’envisager avec les intéressés des modalités d’évolution : quelle nouvelle (s) relation (s) recherchent-ils ? Quels sont leurs modes relationnels ? Comment vont-ils pouvoir entrer en interaction et nouer une relation ? Dans quelles circonstances ? En quoi font-ils réussir ou échouer les relations qu’ils tentent d’instaurer ?

Le love coach prend parti pour son client, il l’aide à se mettre en valeur, le conseille à propos de son look, l’aide à surmonter des situations de stress, à réagir au mieux selon les circonstances, lui propose des jeux de rôles et de s’entraîner grâce à la vidéo. Quand cela s’avère nécessaire, il n’hésite pas à l’accompagner dans les situations les plus concrètes : en boîte de nuit ou au restaurant, par exemple.

Le love coaching est une variété de coaching, mais ce domaine d’action, pour peu qu’on lui prête attention, au-delà des clichés et des images d’Épinal, ne concerne-t-il pas bon nombre de bénéficiaires des établissements médico-sociaux et sociaux ? Quand on sait que, par le passé, la plupart des établissements ont soigneusement « botté en touche » par rapport à ces questions…

Le coaching professionnel
Autre domaine fructueux du coaching : celui de l’insertion et de l’évolution professionnelles. Le constat essentiel qu’il nous faut dresser, concernant les personnes en situation de handicap, est celui de l’échec historique des structures de travail protégé à jouer le rôle de tremplin vers le milieu ordinaire que l’on espérait à leur naissance (par exemple : les Centre d’aide par le travail insèrent chaque année moins de 1 % de personnes en milieu professionnel ordinaire). Certes, le dispositif avait été pensé au cours de la période des « trente glorieuses » et s’est avéré assez vite décalé des réalités socio-économiques de « l’après-choc pétrolier ».

Les raisons fréquemment avancées par les structures, afin d’expliquer cet échec, reposent sur l’évolution du marché du travail : le niveau de chômage élevé, les délocalisations, des exigences de performances accrues, une modification structurale du travail, mais aussi la crainte des employeurs de voir surgir des problèmes supplémentaires au sein de leurs organisations et de leurs personnels, de ne pas avoir le temps et la disponibilité pour en gérer les effets.

Mais il existe d’autres raisons complémentaires : l’une d’entre elles tient à la contradiction logique qui existe entre les structures de travail protégé, qui tiennent à conserver leurs meilleurs éléments, et les travailleurs en situation de handicap qui aspirent précisément à quitter le travail protégé quand ils en ont les capacités et l’opportunité. Une deuxième raison tient à la conception très linéaire qui a prévalu en matière d’insertion, conception qui considère l’insertion comme une ascension sans défaillance. Beaucoup de travailleurs en situation de handicap n’osent prendre le risque de tenter une « insertion sans filet », c’est-à-dire sans retour possible dans une structure de travail protégé.

Ces motifs peuvent expliquer en partie que les CAT, par exemple, pratiquent très peu l’accompagnement vers le milieu ordinaire, comme le montrent certaines enquêtes. Du côté des entreprises, il existe probablement une peur du mauvais exemple, une croyance en l’équation handicap égale charité, handicap égale problème ou assistance, équation qui ne colle plus avec les préoccupations de l’entreprise d’aujourd’hui. Mais tous les avis convergent pour noter que le point nodal de l’échec de l’insertion professionnelle en milieu ordinaire tient à l’absence ou à l’insuffisance d’un accompagnement adéquat ; accompagnement qui devrait jouer un rôle d’interface entre l’entreprise et le travailleur en situation de handicap.

L’avenir devrait donc s’orienter vers un véritable accompagnement professionnel personnalisé (du coaching) adapté aux différentes situations et aux divers besoins du travailleur en situation de handicap. Il convient aujourd’hui de changer de modèle et de raisonner en terme de « parcours professionnel » constitué d’étapes sans induire d’évolution ou d’involution. Il convient d’appliquer aux handicap mental et psychique les appuis adéquats en termes de compréhension et de comportements, de manière parallèle à ce qui s’est fait en matière de handicap physique, en termes d’aménagement de postes ou de reclassement, mais aussi en termes de soutien personnel et relationnel, psychologique et social. Notons qu’un certain nombre de services d’aide à l’insertion professionnelle pratiquent ce genre d’accompagnement.

Bien sûr, tout cela nous questionne à propos des concepts fondamentaux utilisés, tels que l’insertion, l’intégration, l’inclusion, la promotion et la participation sociale dans une société, une communauté ou un groupe donnés, ainsi que sur les manifestations et les indicateurs d’une insertion réussie ?

Le coaching professionnel va tout d’abord : 
– Envisager les prérequis de l’insertion professionnelle :
•Apprécier les aspirations et la motivation de la personne (par la passation d’entretien de motivation) ;
•Évaluer les compétences techniques intrinsèques que doit posséder l’intéressé (il s’agit d’un corpus de savoir-faire associé généralement à un métier ou domaine d’activité) et le marché correspondant à ces savoir-faire ;
•Évaluer ses capacités physiques (résistance à la fatigue et à certaines conditions de travail, locomotion, motricité, préhension, etc.) ;
•Évaluer ses capacités intellectuelles et cognitives (compréhension des consignes, utilisation de systèmes de mesure, etc.) ;
•Mais aussi évaluer ses compétences sociales (et ce sont sans doute les plus déterminantes), telles que les capacités à tolérer la présence d’autrui, à travailler en interaction, à supporter une certaine pression sociale, à recevoir des consignes, des ordres et des réprimandes, à communiquer et à s’exprimer, à participer à des relations et des rituels sociaux, à être assidu et fiable ;

– Établir un diagnostic d’insertion et faire une étude d’opportunité :
Dresser un diagnostic de dispositions favorables à l’insertion avec l’intéressé lui-même. Ce diagnostic porte sur les dispositions psychologiques et physiques de celui-ci, sur ses atouts et faiblesses, sur la détention des compétences précitées, sur les opportunités et ressources de sa situation et de son environnement (cela passe par la mise en œuvre de bilans et de tests, de mises en situation).

– Élaborer un plan d’accompagnement professionnel personnalisé :
Il s’agit de mettre en place des étapes et une feuille de route pour sa réalisation, ce qui suppose :
•de la prospection et du contact avec les entreprises ;
•de la préparation au contact (gestion de l’entretien de recrutement) ;
•de la préparation du terrain (informations, contacts, définition des modalités de travail) ;
•de l’aménagement de poste ;
•de la préparation au poste ;
•de l’évaluation de l’adaptation au poste (savoir-faire, attitudes, conditions de travail, mais aussi conditions relationnelles) ;
•des ajustements éventuels ;
une appréciation de la participation sociale de l’intéressé à la vie de l’entreprise ;
•un accompagnement psychologique concernant le vécu de l’intéressé au travail, l’impact sur l’image et l’estime de soi, ses réseaux relationnels ;
•un accompagnement social à propos de l’adéquation et de la proximité du mode de logement, du mode de déplacement, de l’impact du travail sur le mode de vie.

Gourous ou nouveaux professionnels ?
Même si d’aucuns y verront une espèce de plus de gourous – de la même manière qu’on disait mon astrologue, ou mon psy, dira-t-on mon coach ? –, il s’agit de bien mesurer l’évolution des modes d’accompagnement. Certes, les conseillers ont toujours eu, à travers les âges, une fonction de réassurance, mais le « psy » était souvent un interprète des émotions et du vécu de la personne, visant à ramener celle-ci à une certaine réalité, à une lucidité personnelle, à une compréhension de son histoire et de son existence. Le coach va plus loin en rajoutant une dimension beaucoup plus opérationnelle, en étant davantage centré sur les situations concrètes d’action, en mêlant conseil, testing, training, monitoring. Le véritable coach ne saurait être un gourou, pour la simple et bonne raison que le gourou promet toujours plus qu’il ne fait, tandis que le coach est bien plus souvent remercié pour ne pas en avoir fait assez… Comme en témoigne le milieu sportif (où les enjeux financiers, comme la mauvaise foi, sont devenus énormes).

Le coaching social peut être pratiqué à titre libéral : un coach social pourrait louer ses services à des personnes en situation de handicap, touchant des allocations compensatoires. Mais il peut aussi se pratiquer au sein de services d’accompagnement tournés résolument vers cette approche, comme dans tous types d’établissements, dès lors que le projet d’établissement se trouve centré sur la promotion de la personne. Il ne reste plus qu’à mettre en place des formations au coaching social… ou solliciter ceux qui le pratiquent déjà. Voilà qui dessine l’avenir d’un certain nombre d’actions médico-sociales et sociales pour la décennie à venir.

[1] Le cocher est celui qui conduit la voiture à bon port ; ce n’est pas lui qui prend la décision de la destination, mais c’est lui qui permet de l’atteindre